« Vous la stimulez trop »
« Vous savez, elle a déjà fait dans sa protection. »
Ma belle-mère vient d’entrer en EHPAD : elle venait dans cet établissement deux fois par semaine en accueil de jour et elle appréciait les animatrices et les activités qu’elles proposaient.
Cet EHPAD est proche de notre domicile et c’est donc tout naturellement que nous nous sommes tournés vers celui-ci lorsque l’équipe de l’hôpital nous a conseillé de chercher une place dans un établissement pour personnes âgées dépendantes.
Après plusieurs petits AVC qui n’avaient pas laissé trop de séquelles, un AVC plus important a conduit Georgette à l’hôpital.
Là, après divers examens, le diagnostic a été posé : maladie dégénérative qui va au fil du temps provoquer des raideurs dans les muscles et des difficultés à se mouvoir, des hallucinations visuelles, des troubles du sommeil et des fluctuations cognitives importantes : perte du vocabulaire, du langage, de la mémoire…
Elle entre donc dans l’EHPAD diminuée et plus tout à fait autonome, mais avec des facultés intellectuelles à peu près intactes, même si elle « perd » ses mots de temps en temps au fil de la conversation, ce qui l’agace prodigieusement.
Ma belle-mère, comme la plupart des femmes de sa génération, a toujours été très pudique, et jusqu’au bout ou presque, l’accompagnement aux toilettes a été une de ses principales préoccupations et revendications.
Dès son arrivée dans l’établissement, on lui a mis des protections, et cela a été un choc pour elle.
Mais elle a dit tout de suite son souhait d’aller aux WC : elle s’en sentait capable à condition d’être accompagnée.
Je tente un essai et je l’aide à passer du fauteuil à la cuvette.
Ensuite, elle se tient à la rampe et elle m’appelle quand elle a terminé.
Je l’essuie, je remets une protection propre et je remonte son pantalon.
Je n’ai jamais fait cela mais je m’adapte et j’y parviens sans trop de difficulté.
Georgette me remercie sans arrêt, tous les jours, et souvent elle m’attend le soir :
« Vite, vite, je me suis retenue toute la journée ; il faut que tu m’accompagnes aux toilettes. »
Mon mari me dit qu’il faut demander de l’aide et voir avec la chef de service si les aides-soignantes ne peuvent pas l’accompagner, car nous ne sommes pas toujours là.
La chef de service n’est pas contrariante : elle nous assure que c’est possible.
Dans l’après-midi, j’appelle les AS : elles me disent alors qu’il faut être deux pour un accompagnement aux toilettes et qu’elles sont deux seulement à partir de 17 H.
Et à 17 H 30, elles doivent descendre en cuisine pour commencer la distribution des repas du soir aux résidents qui mangent dans les chambres.
Je propose alors mon aide lorsque je suis présente : ainsi on sera bien deux personnes.
« Non, ce n’est pas possible, si vous vous faisiez mal »…
J’explique que j’y arrive toute seule, moi qui n’ai aucune expérience en la matière !
Donc peut-être que deux AS ne sont pas indispensables ?
« Si, si, il faut être deux ».
J’ai bien enregistré qu’elles sont deux AS entre 17 H et 17 H 30 et qu’elles sont disponibles à cette heure-là.
Justement, Georgette a un besoin urgent et ce soir, je suis fatiguée : je décide d’appeler.
Elles arrivent : je commence à les connaître et ce ne sont pas les plus sympathiques et les plus bienveillantes…
L’une des deux repart et revient avec un drôle d’engin, un verticalisateur : elles mettent ma belle-mère, effrayée, dessus et elles la posent sur la cuvette des toilettes.
Elles s’en vont après m’avoir dit :
« Votre belle-mère, vous la stimulez trop »
comme si c’était moi qui avais pris la décision de la mettre sur les toilettes, et :
« Vous savez, de toute façon, elle a déjà fait dans sa protection »,
sous-entendu, « il est superflu de l’accompagner aux toilettes… ».
Ma belle-mère m’appelle : elle a fini.
Je lui demande de patienter… mais au bout de dix minutes, elle fatigue et je crains une chute.
Je décide de ne pas rappeler et de me débrouiller toute seule.
Ma belle-mère réagit à l’incident :
« Ici, on me prend pour une gamine, je ne serais pas mieux dans un autre établissement ?
Je n’arrive plus à me déplacer mais je peux encore dire et demander ce que je souhaite, mais on ne m’écoute pas.
Je ne vais plus manger, comme cela je n’aurai plus à demander à aller aux toilettes. »
OK : j’ai compris la leçon : je ne ferai désormais plus appel aux AS pour accompagner Georgette aux toilettes.
Plus tard, au cours d’une réunion, je raconte cet épisode à la chef de service et à la directrice, présente : immédiatement, celle-ci prend la défense des AS en m’expliquant qu’elle encourage fortement son personnel à utiliser tous les appareillages médicaux qui peuvent les aider à préserver leur santé physique.
Personnellement je pense que le choix d’utiliser le verticalisateur par les deux AS n’a pas été fait ce jour-là pour s’économiser ou éviter un problème de dos, mais bien pour me signifier leur mauvaise humeur et me faire comprendre qu’à l’avenir, il ne fallait plus compter sur elles !