« On a une proposition à vous faire »…
Ma belle-mère est arrivée à l’EHPAD il y a deux jours.
La chef de service nous appelle :
« Il faudrait qu’on se voie rapidement ».
Je la questionne, inquiète :
« Que se passe-t-il ? Il y a un problème ? »
« Non, on a seulement une proposition à vous faire ».
Une proposition à nous faire ? Qu’est-ce que cela peut bien être…
Rendez-vous pris dans deux jours.
À notre grande surprise, c’est une réunion dans le grand salon qui a été organisée.
Autour de la table, une petite dizaine de personnes : la chef de service, une infirmière, une aide-soignante, la psychologue, une AESH, ma belle-mère, mon mari et moi.
Immédiatement, nous sentons que c’est du sérieux.
La chef de service commence par poser des questions qui nous paraissent absurdes :
« Votre belle-mère a été contentionnée à l’hôpital ? »
Oui, en effet… mais les circonstances étaient particulières, elle venait d’avoir un AVC, était dans un environnement étranger, se sentait perdue… mais pourquoi comparer un séjour à l’hôpital, court et transitoire, avec un placement en EHPAD, qui, par définition, sera long et permanent ?
La chef de service continue à avancer précautionneusement ses arguments :
« Nous sommes en souci car votre personne âgée a de grands risques de chuter et pour éviter cela, et éventuellement un séjour à l’hôpital si elle se fait mal, nous voudrions vous proposer une contention ».
Nous sommes très surpris.
Nous ne savions pas que la contention existait en EHPAD. Pour nous, contention rime avec HP et encore dans certains cas seulement, pour des malades très agités et potentiellement violents pour eux-mêmes ou pour les autres.
« Mais c’est quoi une contention en EHPAD ? » demande-t-on.
La responsable nous explique alors, en choisissant ses mots et en cherchant à nous rassurer, que la contention est un système d’attache très souple, qui ne gêne pas et qui est transitoire.
« On peut faire un essai et voir comment cela se passe ».
Les mots sont rassurants : nous donnons notre accord pour un essai, donc provisoire, afin de voir comment ma belle-mère réagit.
Elle aussi donne son accord.
La contention est alors rapidement installée.
« Enlevez-moi cette saleté »
Très vite, Georgette qui a toujours été une personne très active et très indépendante, ne supporte pas d’être attachée.
Elle le dit clairement :
« Enlevez-moi cette saleté ».
Nous décidons alors de venir le soir vers 17 H après les animations de la semaine auxquelles elle participe : loto, chants, travaux manuels, etc.
Nous enlevons dès notre arrivée la ceinture qui l’attache au fauteuil et nous restons auprès d’elle dans sa chambre ou à l’extérieur jusqu’à l’heure du repas du soir, 17 h 45, et du coucher : les aides-soignantes nous ont prévenus :
« Si vous partez, vous l’attachez à nouveau ; on ne veut pas qu’elle chute et que cela nous retombe dessus ».
Nous prenons donc l’habitude d’attendre que l’AS de service vienne la mettre au lit.
Selon l’organisation de chaque AS le coucher a lieu entre 18 h 45 au plus tôt, et 19 h 30, au plus tard.
Cette contention la fait souffrir physiquement mais surtout moralement… mais comme nous la détachons dès notre arrivée, nous n’avons pas tout de suite pris conscience de l’ampleur de cette souffrance.
Même si nous avons remarqué que Georgette met environ 15 minutes à se calmer après que la contention soit enlevée.
« Votre belle-mère est une résidente difficile »
La directrice nous a convoqués car :
« Georgette est un cas difficile pour nous. Dans le coin accueil où nous la mettons pour mieux la surveiller, quand les animatrices sont absentes, elle interpelle les visiteurs, leur demande d’appeler les gendarmes pour enlever sa contention ; ce n’est plus possible de la laisser à cet endroit et nous ne savons plus où la mettre ».
Nous parlons alors de cette contention que ma belle-mère ne supporte pas et de l’urgence de l’enlever.
Mais on nous répond qu’il faut attendre l’équipe de gériatrie de l’hôpital…
La directrice n’entend pas que la proposition de la contention a été faite par l’équipe de soignants et la chef de service : non, la demande de la contention vient de nous, la famille !
Nous tentons d’expliquer : rien à faire.
La directrice reste et restera jusqu’au bout sur sa position :
« C’est la famille qui a demandé la contention. Et non la chef de service qui a fait cette proposition en réunion ».
Notre personne âgée réagit mal à cette contention : elle crie, appelle au secours, dérange en interpellant les visiteurs.
Bref, c’est un cas difficile pour l’établissement…
La directrice se tourne vers nous :
« Que proposez-vous ? »
Nous sommes interloqués : si Georgette se trouve ici, c’est que nous n’avons pas d’autre solution…
Si elle réagissait comme certains résidents qui sont autonomes, sans troubles ni d’élocution, ni de mémoire, Georgette ne serait pas ici…
« Et vous, équipe soignante, que proposez-vous ? »
La directrice nous fait une proposition :
« Au lieu de venir vers 17 H 30, vous pourriez peut-être venir vers 16 H, à la fin de l’animation ? Ou bien, si vous ne pouvez pas, vous pourriez voir avec certaines associations : des personnes âgées ici reçoivent la visite de temps en temps de membres d’associations ; bien entendu, ces services sont payants, mais cela peut être une solution ».
Cela signifie que l’établissement actuellement n’est pas en mesure de prendre en charge Georgette ??
Nous restons bouche bée devant ces propositions…
Finalement, la chef de service a une autre solution : après la fin des animations, et lorsque Georgette sera trop agitée pour rester seule dans sa chambre, l’accompagner dans le service fermé où deux aides-soignantes sont en permanence présentes auprès des personnes âgées.
Nous acceptons cette proposition.
En fait, Georgette ira dans cette structure fermée quelques fois seulement : à partir du moment où la contention sera enlevée, son comportement s’apaisera, son agitation disparaîtra.
« La contention, c’est pour éviter les chutes »
La description faite par le personnel, la chef de service et la directrice de la souffrance vécue par ma belle-mère — les cris, les appels à l’aide, l’interpellation des visiteurs — nous a alertés.
Peut-être faudrait-il exiger la suppression de cette contention ?
Il avait été dit que c’était un essai, donc provisoire ?
Oui, mais si elle chute violemment ?
Nous sommes perplexes… jusqu’à ce que deux incidents nous poussent à prendre une décision.
Un soir, à 17 h, je vais retrouver comme chaque soir ou presque ma belle-mère dans sa chambre.
Une aide-soignante vient de la remonter de la salle à manger où une activité décoration vient de se terminer.
En la voyant, je suis très surprise : son joli pull aux oiseaux multicolores qu’elle adorait a été coupé en deux : il est ouvert, transformé en gilet.
Je la questionne mais elle ne sait pas me répondre.
Je regarde alors attentivement la ceinture de contention : il y a de petites traces de couteau ou de ciseaux qui ressemblent à de petites entailles.
Je comprends alors : elle a profité de l’activité décoration pour se procurer une paire de ciseaux — cela me paraît le plus vraisemblable.
Son but était de couper la ceinture mais n’y parvenant pas, elle s’est « vengée » sur son pull.
Je montre le vêtement coupé en deux à l’AS qui vient apporter le repas :
« Ah, je n’avais pas remarqué quand je l’ai remontée ».
Un autre soir, avant d’entrer dans sa chambre, j’entends des cris étouffés : je la retrouve coincée sous le fauteuil roulant qui a basculé sur elle.
Son nez et son visage sont contre le sol, elle est totalement bloquée par la ceinture de contention et le fauteuil est sur elle.
Je sonne, sans succès.
Je descends rapidement chercher du secours : je sais que le personnel se trouve à cette heure-ci en salle de repos avant la distribution des repas puis du coucher.
L’infirmière et les deux aides-soignantes montent avec moi dans la chambre.
Elles relèvent Georgette, la mettent sur le lit, l’auscultent sommairement : visiblement, elle est choquée et déshydratée car elle ne parvient pas à parler.
Je la rassure et la fais boire.
Le personnel quitte la chambre, sans plus…
Pas un mot d’excuse, d’encouragement, de parole compatissante… ni pour ma belle-mère, ni pour moi.
Ces deux événements me persuadent qu’il faut maintenant exiger le retrait de cette contention.
« Il faut attendre la venue de l’équipe de gériatrie de l’hôpital »
La chef de service nous demande de patienter avant d’enlever la ceinture de contention : une équipe du service de gériatrie du CH doit venir et se prononcer sur le cas de ma belle-mère.
Nous sommes perplexes : quelle solution cette équipe pourra-t-elle proposer ?
Et pourquoi faut-il attendre ?
Mais nous pensons que la chef de service connaît bien cette équipe de gériatrie et donc nous décidons de lui faire confiance.
Nous patientons donc… et faisons patienter ma belle-mère.
L’équipe de gériatrie est enfin là.
Deux dames se présentent dans la chambre et demandent à parler à ma belle-mère toute seule.
Elles ne sont ni très polies, ni très sympathiques.
Après 30 minutes environ d’entretien, une réunion s’organise dans le salon avec une infirmière, une aide-soignante, la chef de service, les deux dames de l’équipe de gériatrie, ma belle-mère et moi.
À ma grande surprise, la chef de service expose la situation en expliquant que la contention a été posée :
« à la demande de la famille qui craignait des chutes ».
Je suis éberluée et je rectifie immédiatement :
« Nous avons donné notre accord pour un essai de contention suite à la proposition faite par la chef de service ici présente.
Nous ne savions pas ce qu’était une contention en EHPAD, et nous ne savions même pas que cela était possible ! »
Une infirmière intervient :
« Si, si, c’est écrit dans le dossier, c’est bien la famille qui a demandé ».
Nous n’avons jamais pu consulter ce dossier, ni même signer les PPPA, le Projet Personnalisé de la Personne Âgée comme nous l’avions demandé…
Et à chaque fois que j’aborderai le sujet de la contention avec la directrice, en réunion ou en CVS, celle-ci maintiendra que c’est nous qui avons demandé la contention.
Même si elle n’était pas présente à la première réunion au cours de laquelle la proposition a été formulée.
La directrice affirmera que dans son établissement, aucune contention n’est proposée !
Longtemps après, à la fin d’une réunion de CVS, à ma demande, j’ai pu avoir une discussion avec la chef de service à ce sujet.
Après avoir une nouvelle fois affirmé que c’était nous qui avions demandé la contention, la chef de service m’a enfin donné une explication. Enfin, son explication :
À l’arrivée de ma belle-mère dans l’établissement, l’équipe de soignants — infirmières et aides-soignantes — aurait craint les chutes et aurait appréhendé nos réactions… ?
Cela sans connaître ma belle-mère et sans nous connaître nous.
En tant que cadre, elle aurait donc suivi les recommandations de son équipe et aurait alors décidé de la réunion au cours de laquelle la contention a été proposée.
Ce soir-là, j’ai répondu à la chef de service que j’espérais de tout cœur que cette mauvaise expérience servirait de leçon à l’ensemble du personnel soignant pour ne plus jamais proposer de contention…
Interrogées pendant la réunion, les deux femmes du service de gériatrie ont été très claires :
« Non, nous ne pouvons rien proposer d’autre, non nous n’avons pas de recette magique pour éviter les chutes… Mais la contention est une atteinte grave à la liberté de mouvements de la personne âgée et nous sommes absolument contre cette solution.
Il va falloir prendre le risque des chutes, car des chutes, il y en aura certainement ».
Je suis de plus en plus étonnée : l’EHPAD devait connaître la position de l’équipe de gériatrie sur la contention, alors pourquoi nous l’avoir proposée ?
Et l’EHPAD devait savoir qu’aucune autre solution ne serait proposée, donc pourquoi avoir attendu si longtemps pour prendre la décision de l’arrêt de cette contention ??
Je me lève et enlève la ceinture, soulagée… et j’explique à ma belle-mère que le calvaire est terminé. OUF !
Mais je regrette de n’avoir pas haussé le ton, de n’avoir pas exigé.
Je regrette d’avoir été trop passive, trop obéissante, trop conciliante avec le personnel.
« Ce n’est pas vous qui décidez, c’est le médecin traitant »
Après la réunion, mon mari me récupère et nous rentrons chez nous : victoire, enfin… la contention est une histoire terminée…
Mais nous n’étions qu’à 5 km de l’EHPAD quand le téléphone de mon mari sonne dans la voiture : c’est la chef de service qui demande qui a enlevé la ceinture de contention.
Mon mari explique que c’est moi, à la fin de la réunion.
« Mais il faut la remettre car ce n’est pas vous qui décidez, c’est le médecin traitant qui vient dans trois jours ».
Nous répondons qu’il n’est pas question que nous attachions à nouveau ma belle-mère.
Elle nous informe que nous devrons être présents lorsque le médecin viendra afin de discuter avec lui…
Nous nous interrogeons à nouveau :
Pour mettre la contention, nous n’avons pas vu le médecin et nous ne savions pas qu’il avait dû donner son avis et son accord.
Mais pour l’enlever, c’est le médecin et non la famille qui décide…
Le lendemain, ma belle-mère est à nouveau attachée !
La contention a été remise !
Trois jours après, le médecin est là, accompagné d’une infirmière de l’EHPAD qui prend des notes.
Le médecin vient généralement seul dans la chambre : c’est donc du sérieux si une infirmière le suit !
Je suis présente et j’explique les cris, les appels au secours, l’interpellation des visiteurs, le pull coupé en deux, la chute avec le fauteuil roulant attaché sur elle, sa souffrance, etc.
Le médecin me dit :
« Vous savez, c’est vous qui décidez, vous connaissez mieux que moi votre personne âgée, ses réactions, sa personnalité. J’entends tout ce que vous me dites. Donc, on arrête la contention ».
Fin, enfin, de l’épisode CONTENTION.
Cette expérience, très douloureuse pour ma belle-mère et pour nous, est restée jusqu’à son décès deux ans plus tard, un événement traumatisant et culpabilisant : on aurait dû réagir avant, on aurait dû stopper cette contention dès les premiers signes de souffrance, on aurait dû être plus exigeants, moins conciliants avec le personnel, etc.
D’autant plus que le déni et le refus de nous écouter de la chef de service et surtout de la directrice ont encore accentué notre malaise et notre colère vis-à-vis de l’établissement.